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Benjamin Stora pointe les blocages politiques entre Alger et Paris 

L’historien Benjamin Stora estime qu’une partie de la classe politique française peine encore à accepter pleinement l’indépendance et la souveraineté de l’Algérie. Dans des propos relayés dimanche 21 septembre, il juge également que la partie française n’a pas suffisamment répondu aux attentes pour permettre une sortie durable de la crise entre Alger et Paris. 

Benjamin Stora pointe les blocages politiques entre Alger et Paris 
Crédit photo : D.R

Les tensions entre la France et l’Algérie ne peuvent pas être réduites aux seules crises diplomatiques de ces dernières années. Pour Benjamin Stora, spécialiste de l’histoire coloniale et de la guerre d’Algérie, une partie du problème se trouve aussi dans le rapport qu’entretiennent certains responsables politiques français avec l’indépendance algérienne.

Dans une intervention vidéo l’historien a livré son analyse de la relation bilatérale et de la place croissante occupée par l’Algérie dans le débat politique français à l’approche de l’élection présidentielle de 2027. Il s’agit de l’analyse personnelle de Benjamin Stora et non d’une nouvelle position officielle de Paris ou d’Alger. 

Une souveraineté algérienne encore difficilement acceptée selon Stora

Interrogé sur la présence récurrente de l’Algérie dans le discours politique français, Benjamin Stora estime qu’une partie de la classe politique reste marquée par la rupture de 1962. Il affirme que « certains n’ont pas encore accepté que l’Algérie est devenue un État indépendant et souverain depuis 1962 ». 

L’historien vise notamment l’extrême droite française. Selon lui, quelle que soit la virulence du débat politique intérieur en France, la réalité géographique et stratégique impose de considérer l’Algérie comme un État souverain avec lequel Paris doit entretenir des relations d’État à État. Il souligne également le poids régional du pays, tant en Méditerranée qu’en Afrique et dans le domaine énergétique. L’Algérie est le premier producteur africain de gaz naturel selon les dernières estimations disponibles de l’Agence américaine d’information sur l’énergie. 

Ce constat rejoint une analyse qu’il développait déjà au printemps 2026. Benjamin Stora estimait alors que, même en cas d’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en France, la géographie et les intérêts des deux États continueraient à imposer un dialogue, tout en redoutant une confrontation plus forte sur l’interprétation de l’histoire coloniale. 

Le poids toujours considérable de la guerre d’Algérie

Pour expliquer la place singulière de l’Algérie dans le débat français, Benjamin Stora rappelle l’ampleur de la guerre d’indépendance et ses conséquences humaines des deux côtés de la Méditerranée.

Environ 1,5 million de soldats français ont participé au conflit, un chiffre également retenu par le ministère français des Armées. À la veille de l’indépendance, la population européenne d’Algérie avoisinait par ailleurs le million de personnes, dont une grande partie a quitté le territoire en 1962. À ces mémoires s’ajoutent celles des harkis, de leurs descendants et des différentes générations issues de l’immigration algérienne. 

Pour Stora, cet héritage explique en partie pourquoi l’Algérie reste un sujet particulièrement sensible dans la vie politique française. Il relie également l’histoire des migrations algériennes aux déséquilibres économiques et sociaux de la période coloniale, considérant que les déplacements de population vers la France ne peuvent être séparés de ce contexte historique. 

L’historien affirme par ailleurs avoir lui-même subi des mises à l’écart en France en raison de ses positions sur la colonisation, citant notamment la période de la présidence de Nicolas Sarkozy.

La mémoire reste au centre du différend

La question mémorielle occupe depuis plusieurs années une place importante dans les rapports entre Alger et Paris. Emmanuel Macron avait confié en juillet 2020 à Benjamin Stora la rédaction d’un rapport sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie. Le document a été remis à l’Élysée en janvier 2021 et a servi de base à plusieurs initiatives françaises. 

En août 2022, Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune avaient ensuite décidé de créer une commission mixte d’historiens français et algériens. Composée de dix membres, cinq de chaque pays, elle est coprésidée côté français par Benjamin Stora. Sa mission porte notamment sur les archives, la colonisation, la guerre d’indépendance et les mémoires qui en découlent. Sa première réunion s’est tenue en avril 2023. 

Les travaux ont toutefois été affectés par la dégradation des relations diplomatiques. En juin 2026, Benjamin Stora indiquait n’avoir reçu aucune information concrète permettant de fixer une reprise des réunions de la commission, malgré des signaux précédemment envoyés en faveur d’une relance. 

Stora juge la réponse française insuffisante

Revenant sur la période ayant précédé la crise, Benjamin Stora évoque une situation qu’il considère comme contradictoire. Il rappelle avoir été reçu à plusieurs reprises en Algérie par le président Abdelmadjid Tebboune et souligne que la commission des historiens avait pu tenir plusieurs réunions et progresser sur certaines questions d’archives.

Mais selon lui, les avancées réalisées n’ont pas été suivies d’une réponse française correspondant aux attentes exprimées côté algérien. Il attribue ainsi une part importante de la responsabilité du blocage actuel à la partie française. Cette appréciation constitue son analyse personnelle de la crise. 

Benjamin Stora considère aussi que le dossier mémoriel doit être envisagé dans le temps long. Il évoque notamment les questions de reconnaissance, d’archives, des conséquences des essais nucléaires français dans le Sahara et de la dépollution des zones concernées. À ses yeux, ces sujets ne peuvent être réglés par une mesure unique et nécessitent un travail progressif entre les deux pays. 

Des contacts politiques relancés en 2026

Sur le plan diplomatique, les échanges officiels ont néanmoins repris au cours de l’année 2026. Le ministère français des Affaires étrangères recense notamment les déplacements en Algérie du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez en février, de la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo en mai et du ministre de la Justice Gérald Darmanin le même mois. Le ministre algérien de l’Intérieur Saïd Sayoud s’est ensuite rendu à Paris les 1er et 2 juin. Paris présente ces rencontres comme participant à une reprise progressive de la relation bilatérale. 

Ces échanges n’effacent toutefois pas les différends accumulés. Pour Benjamin Stora, la relation franco-algérienne reste indissociable de l’histoire coloniale et de ses mémoires concurrentes. La reprise politique engagée en 2026 devra donc également se mesurer à la capacité des deux capitales à remettre durablement en mouvement les dossiers mémoriels restés en suspens.