Figure de la presse algérienne et cofondateur du quotidien El Watan, Hamid Tahri est mort vendredi 21 août 2026 à l’âge de 76 ans. Hospitalisé depuis près d’un mois à Alger après un grave AVC, le journaliste laisse une œuvre nourrie de reportages, d’éditoriaux, de chroniques et de portraits. Depuis ses débuts à El Moudjahid en 1974, il n’avait jamais cessé de raconter son pays et les femmes et les hommes qui en ont façonné l’histoire.
Dans une rédaction, le silence laissé par une grande plume s’entend. Celui de Hamid Tahri porte le poids de cinquante-deux années de journalisme, d’innombrables rencontres et de tant de pages consacrées à l’Algérie. Le journaliste et écrivain s’est éteint vendredi en début de soirée à l’hôpital Mustapha-Pacha. Avec lui disparaît un homme qui savait entrer dans la vie des autres sans bruit et en ressortir avec un récit.
Une disparition qui bouleverse les rédactions
Hamid Tahri avait 76 ans. Victime d’un sévère accident vasculaire cérébral près d’un mois auparavant, il était depuis hospitalisé dans le grand établissement algérois. El Watan a annoncé sa mort en parlant de son « frère et collègue », des mots qui disent autant le deuil d’un journal que la perte d’un compagnon de route.
L’émotion dépasse naturellement les murs du quotidien. Hamid Tahri appartenait à cette génération de journalistes dont le parcours se confond avec plusieurs âges de la presse algérienne : celui des grands journaux publics, celui de l’ouverture médiatique, puis celui d’une presse indépendante confrontée aux secousses politiques, économiques et sécuritaires du pays.
1974, le début d’une fidélité au métier
Sociologue de formation, Hamid Tahri choisit le journalisme sans abandonner le regard acquis durant ses études. Son attention aux milieux sociaux, aux trajectoires et aux ressorts intimes des engagements restera visible dans l’ensemble de son travail.
Sa carrière professionnelle commence en 1974 à El Moudjahid. Dans ce quotidien, il se confronte à toutes les disciplines d’une rédaction. Il écrit sur l’actualité, part en reportage, compose des éditoriaux et développe progressivement un art du portrait qui deviendra sa marque.
Le métier est alors une école quotidienne. Il faut trouver l’information sans les outils numériques d’aujourd’hui, se déplacer, attendre, rappeler une source, relire une note griffonnée et mesurer chaque mot avant l’impression. Hamid Tahri se construit dans cette exigence. Ses confrères le décriront plus tard comme un « travailleur infatigable », apprécié pour son sérieux autant que pour la qualité de sa plume.
Le choix d’El Watan et d’une presse nouvelle
L’année 1990 ouvre une autre page. Dans une Algérie gagnée par le pluralisme politique et médiatique, Hamid Tahri participe à la fondation d’El Watan avec dix-neuf autres journalistes. Le quotidien publie son premier numéro le 8 octobre 1990.
Ce passage d’El Moudjahid à un nouveau titre indépendant ne constitue pas un simple changement d’employeur. Il engage une conception du journalisme. Une rédaction devient responsable de ses choix, de son ton et de ses enquêtes. Elle doit conquérir ses lecteurs tout en défendant sa liberté.
Hamid Tahri prend sa place dans cette entreprise collective avec la retenue qui le caractérise. Il n’est pas de ceux qui transforment le métier en scène personnelle. Sa présence se lit d’abord dans les pages du journal. Elle s’affirme dans la régularité du travail, la solidité de l’écriture et la confiance nouée avec le public.
Les années passent, les crises se succèdent, mais sa signature demeure. C’est aussi cela, son héritage : avoir accompagné El Watan depuis sa naissance tout en conservant une voix reconnaissable, curieuse de tout et prisonnière d’aucun genre.
Faire entrer les oubliés dans la lumière
Hamid Tahri excellait dans le portrait. Non pas le portrait mondain, construit autour d’une célébrité déjà omniprésente, mais celui qui demande du temps, de la documentation et une véritable qualité d’écoute.
Moudjahidine et moudjahidate, universitaires, artistes, sportifs ou responsables politiques : près d’une centaine de personnalités sont passées sous sa plume. À travers elles, le journaliste a dessiné une histoire vivante de l’Algérie. Une histoire faite de destins célèbres, mais aussi de parcours moins connus qui risquaient de s’effacer avec leurs témoins.
Il savait que la mémoire ne tient pas uniquement dans les grandes dates. Elle se cache dans une phrase prononcée à voix basse, une photographie conservée au fond d’un tiroir, le souvenir d’un camarade disparu ou une décision prise à un moment décisif. Son travail consistait à recueillir ces fragments, puis à leur donner une forme sans trahir leur vérité.
En 2017, il rassemble une partie de cette œuvre dans Portraits, itinéraires peu communs. Le livre réunit près de 90 textes publiés pendant deux décennies dans El Watan. Ce volume n’est pas seulement un recueil journalistique. Il forme une galerie de visages et, derrière eux, un morceau d’histoire nationale.
L’histoire, la musique et le goût de la transmission
Les livres de Hamid Tahri prolongent cette volonté de sauver les voix de l’oubli. En 2012, il collabore avec Mouloud Ben Mohamed à la réalisation du témoignage de Brahim Chergui, Au cœur de la Bataille d’Alger : la grève des huit jours et l’arrestation de Larbi Ben M’hidi. Publié par les éditions Dahlab, l’ouvrage apporte des documents et des souvenirs d’un acteur de la lutte de libération.
L’année suivante paraît Sid Ahmed Serri, le chant du rossignol. Dans cette biographie de 330 pages, éditée par Quipos en 2013, il suit le parcours d’un maître de la musique andalouse. Le sujet change, la démarche reste la même : écouter, documenter et transmettre.
Un observateur grave qui savait aussi dessiner
Ses collègues ont révélé, au moment de lui rendre hommage, une facette plus secrète de son talent. Hamid Tahri possédait un « don caché pour la caricature ».
Le portraitiste et le caricaturiste partagent le même réflexe : observer longtemps pour trouver le trait juste. L’un dispose de plusieurs pages, l’autre de quelques lignes de crayon. Tous deux cherchent ce détail qui résume une allure, une personnalité ou une contradiction.
Jusqu’au bout, la curiosité
Hamid Tahri n’avait pas enfermé sa plume dans le passé. Ses chroniques récentes publiées par El Watan abordaient aussi bien le football et la Coupe du monde 2026 que la Palestine ou l’actualité culturelle. À 76 ans, son regard restait tourné vers ce qui se jouait devant lui.
Cette curiosité explique la fidélité de ses lecteurs. Ils pouvaient le retrouver dans un hommage à un ancien militant, puis dans un texte sur un artiste ou une réflexion consacrée au ballon rond. Les sujets variaient, mais la même attention aux êtres humains traversait ses articles.
