Après des semaines de fortes chaleurs et de coupures d’électricité, l’eau en bouteille reste difficile à trouver dans plusieurs régions tunisiennes. Les autorités ont lancé un plan d’approvisionnement exceptionnel, renforcé les contrôles et plafonné les prix, mais le retour à la normale demeure progressif.
Trouver un pack d’eau est devenu un parcours difficile pour de nombreux Tunisiens. Depuis la fin du mois d’août, les rayons de plusieurs supermarchés et commerces de proximité restent peu approvisionnés, notamment dans le Grand Tunis. Les livraisons disponibles sont rapidement écoulées et ont parfois provoqué des tensions entre consommateurs et commerçants.
Cette pénurie intervient après un été marqué par des températures atteignant 48 à 49 °C dans certaines régions, mais aussi par des interruptions prolongées de l’alimentation en eau et en électricité. Les coupures de courant ont également perturbé le fonctionnement des pompes du réseau hydraulique et ralenti plusieurs unités d’embouteillage.
Une consommation multipliée par quatre en juillet
Selon Samir Khalfoui, responsable au ministère tunisien du Commerce et du Développement des exportations, la consommation d’eau en bouteille a été multipliée par quatre en juillet par rapport à son niveau habituel. Cette hausse exceptionnelle a rapidement absorbé les réserves constituées avant la saison estivale.
Hédi Baccour, président de la Chambre syndicale des grandes surfaces commerciales, estime que le stock régulateur, compris entre 40 et 50 millions de bouteilles, était déjà épuisé avant la mi-juillet. Ces réserves devaient initialement couvrir les besoins jusqu’à la fin du mois d’août.
La production quotidienne s’est ensuite retrouvée sous forte pression. Les représentants du secteur évoquent principalement l’effet cumulé de la canicule, de la demande et des coupures d’électricité. Des difficultés d’approvisionnement en matières premières destinées aux bouteilles en plastique ont également été avancées par l’association Alert. La Chambre syndicale des producteurs de boissons non alcoolisées a toutefois contesté l’existence d’une pénurie de plastique, tout en reconnaissant des baisses ponctuelles de stocks dans certaines usines.
Neuf millions de bouteilles destinées au Grand Tunis
Face aux ruptures, le ministère du Commerce a lancé le 28 août une opération exceptionnelle portant sur neuf millions de bouteilles de 1,5 et 2 litres dans les circuits de distribution du Grand Tunis. Le dispositif vise en priorité les grandes et moyennes surfaces, avant une extension annoncée aux autres gouvernorats.
Ramzi Trabelsi, directeur de l’Observatoire national de l’approvisionnement et des prix, a indiqué que ces neuf millions de bouteilles avaient été distribuées à un rythme moyen d’environ 2,3 millions d’unités par jour. Selon lui, le maintien de cette cadence doit permettre un rétablissement progressif de l’approvisionnement.
Des prix plafonnés et plus de 700 000 litres saisis
Pour limiter les hausses abusives, le ministère du Commerce a fixé, à partir du 19 août, des prix maximaux selon le format des bouteilles. Le plafond a notamment été établi à 850 millimes pour 1,5 litre, soit environ 0,25 euro. Les prix maximaux sont également fixés à 600 millimes pour 0,5 litre, 800 millimes pour un litre et 950 millimes pour deux litres.
Les contrôles menés en août ont abouti à 750 constats d’infraction, dont 357 liés aux prix et à des pratiques monopolistiques, selon le ministère. Plus de 700 000 litres d’eau conditionnée ont été saisis. Les autorités indiquent que des quantités découvertes dans des entrepôts non déclarés ont ensuite été remises dans les circuits réguliers de distribution.
Ces opérations établissent l’existence de pratiques spéculatives chez certains distributeurs, sans démontrer qu’elles constituent la cause principale de la pénurie. Les données disponibles désignent également la demande exceptionnelle, l’épuisement précoce des stocks et les difficultés de production comme des facteurs déterminants.
Une nouvelle capacité industrielle attendue à moyen terme
Délice Holding a annoncé la création d’une nouvelle unité consacrée aux eaux minérales afin d’accroître ses capacités de production. Les indicateurs semestriels du groupe font état de 75,7 millions de dinars d’investissements globaux, soit environ 22 millions d’euros. La part précise consacrée à la nouvelle unité n’a toutefois pas été détaillée publiquement.
Kaïs Saïed évoque des actes de sabotage
Le président Kaïs Saïed a avancé une autre explication aux difficultés rencontrées cet été. Après une réunion organisée le 26 août au palais de Carthage avec la cheffe du gouvernement, plusieurs ministres et les dirigeants de la STEG et de la SONEDE, il a affirmé que des enquêtes avaient établi que certaines coupures ne résultaient pas de « pannes ordinaires », mais d’actes de sabotage planifiés.
Le chef de l’État a accusé les responsables présumés de chercher à attiser les tensions et à perturber l’accès aux services essentiels. Aucun élément matériel, nom de suspect ou résultat détaillé d’enquête n’a cependant été rendu public pour étayer ces accusations. Les entreprises concernées ont, de leur côté, également expliqué plusieurs interruptions par la surcharge du réseau, des délestages et l’arrêt de stations de pompage.
Cette lecture a été contestée jusque dans les rangs des soutiens du processus politique engagé par Kaïs Saïed le 25 juillet 2021. La députée Fatma Mseddi a demandé que les éventuels responsables soient identifiés et jugés publiquement. « Nous vous avons soutenu pour que vous serviez votre peuple, pas pour que celui-ci supporte les conséquences de l’impuissance et des crises », a-t-elle déclaré en s’adressant au président.
Une dépendance croissante à l’eau embouteillée
La crise révèle enfin le poids pris par l’eau en bouteille dans la consommation des ménages tunisiens. Selon l’Observatoire tunisien de l’eau, la moyenne annuelle est passée de 87 litres par habitant en 2010 à 225 litres en 2020. Les données de l’Office national du thermalisme et de l’hydrothérapie l’établissent à 241 litres en 2024.
Cette progression est notamment attribuée aux coupures répétées du réseau public et à la défiance d’une partie de la population envers la qualité de l’eau du robinet, officiellement potable mais jugée inégale selon les régions en matière de goût, d’odeur ou d’aspect.
Les autorités assurent désormais que l’approvisionnement doit progressivement retrouver son niveau habituel. La régularité des livraisons dans toutes les régions, la reconstitution du stock de sécurité et la stabilité des réseaux d’eau et d’électricité détermineront toutefois la durée réelle de cette amélioration.
